| Édition du samedi 4 février 2012 |
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Alain Rey : « La langue française
a un message universel »
Alain Rey entouré des futurs linguistes et universitaires français. (DR)
Dans le cadre du colloque international « Dictionnaires et francophonie » à l’Université de Cergy-Pontoise, le 26 mars, nous avons interviewé Alain Rey, auteur de « Mille ans de langue française, histoire d’une passion » (Ed. Perrin, 2007) et linguiste reconnu bien au delà de nos frontières.
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Article publié le 28 mars 2010
PAR Rodrigo Acosta  |  

Rodrigo Acosta.- : Quel est le sens de ce thématique dans le cadre de ce colloque international à Cergy ?

Alain Rey.- : C’est très important de s’interroger sur le statut de la langue française car ce sujet, comme d’autres tels l’Etat, la Nation, la psychologie collective, a été mal abordé. En effet, la problématique interfère avec des sujets évoqués mal abordés jusqu’ici, selon moi. Prenons l’exemple de la manière dont la langue française interagit avec d’autres langues : Toutes les langues devraient tendre vers des idées universelles pour assurer un véritable humanisme. Il est donc nécessaire que chaque langue, avec sa spécificité et ses qualités, agisse pour une compréhension de l’ensemble des problèmes humains.

Dans l’Histoire, ce phénomène a été vécu d’une manière variable : Dans la Grèce de l’Antiquité, où les gens réfléchirent pour forger la Philosophie comme science, tout ce qui n’était pas Hellénique était considéré comme « Barbare ». C’était une mauvaise attitude. Aujourd’hui, on est contraint de penser en termes Universels à travers la multiplicité des langues. Il existe le mythe biblique de la Tour de Babel mais de nombreuses langues dans le monde peuvent se traduire facilement et de nombreux témoins (bilingue, trilingue ou plurilangue), dans une langue ou un autre, choisissent de s’exprimer et de communiquer sur des concepts et de principes universels.

Je crois beaucoup aux vertus du bilinguisme. Il faut accepter l’idée qu’une langue n’est pas la propriété d’un peuple. Une langue n’est pas réservée à un pays ou à un Etat. La langue traduit une certaine vision du monde ; et cette vision peut être partagée : c’est le cas de la langue anglaise, de la langue espagnole et du Français.

Chaque langue a une littérature, une histoire, une expression collective. Toutes les langues, même celles parlées par dix personnes, sont aussi magnifiques, mais cette dernière est vouée à reculer ou à disparaître si elle ne s’étend pas.

Dans le cas du Français, et notamment par rapport à ce colloque international, parler d’une langue en péril (parce qu’elle est parlée moins que l’Anglais par exemple) me paraît une très mauvaise façon d’aborder la question. La question est de savoir si le Français garde des atouts et surtout des vertus. Enfin, si la langue française est capable d’exprimer des idées universelles. Précisément, comme beaucoup d’écrivains et de penseurs, choisissent le Français à un moment ou à un autre de leur carrière, cela prouve que le Français a des possibilités d’expression et de communication. Le Français s’inscrit dans l’histoire de la littérature... La langue française a les capacités d’être apprise, maîtrisée et employée de manière humaniste. C’est-à-dire universelle.

R.A.- : Quel est le rôle des mots face à cette vague, voire ce tsunami, d’images qui nous envahissent quotidiennement ?

A.R.- : Depuis la pré histoire, on connaît le rôle symbolique de l’image. Puis, cette dernière est devenue plus universelle lorsque la reproduction a été rendue possible grâce à la Révolution industrielle du 19e siècle. Avec la Révolution technologique de nos jours (internet, l’animation des images...) l’image vivante est devenue fondamentale. Mais, il faut se rappeler un point très important : l’image représente un aspect de la réalité, une partie -un particularisme- du phénomène de la réalité. Alors que le mot est capable d’aller vers l’Universel par le concept. Et si l’on a une image d’un chanteur, elle ne vous n’explique rien sur la nature du mot chanteur par rapport à un type de chanteur, slameur, humoriste, un Jazzman...

Succès de la Journée des Dictionnaires

Créée en 1993 par Jean Pruvost – professeur à l’université de Cergy-Pontoise, spécialiste en lexicographie et directeur du laboratoire LDI au CNRS – la Journée des Dictionnaires représente chaque année un événement majeur pour la communauté linguistique, tant sur le plan national qu’international. Accueillant plus de 500 personnes, elle constitue un vaste espace de dialogue et de rencontres axé, bien sûr, sur les dictionnaires mais également sur les préoccupations lexicologiques que peuvent rencontrer les dictionnaires, comme par exemple la néologie ou les emprunts à d’autres langues. Chaque journée s’organise autour d’un thème bien précis. L’année 2010 a mis ainsi à l’honneur la francophonie du 20 au 27 mars. Des experts, mais aussi des étudiants, viennent à l’occasion de la Journée présenter leurs travaux, partageant leur savoir, contribuant à faire avancer la réflexion et la recherche scientifique sur tel ou tel aspect de la lexicographie et préparant l’avenir.

Le succès de la Journée des Dictionnaires a fait des émules à l’étranger. En 2003, Monique Cormier, linguiste à l’université de Montréal, crée la Journée des dictionnaires québécoise. L’Allemagne et l’Italie suivent le mouvement, « victimes » à leur tour de la passion contagieuse d’un Jean Pruvost « dicopathe », profondément heureux du rayonnement et de l’engouement que les dictionnaires, patrimoines culturels de l’humanité, produisent auprès d’une population diverse réunie autour d’une passion commune.

K. ALAOUI

R.A.- : A vous entendre, il y a un avenir pour les mots ?

A.R.- : Effectivement, il y a un avenir obligatoire pour les mots car on ne peut pas imaginer une humanité muette entourée d’images... Cela serait un recul considérable à un état quasiment bestial. Parce qu’on aurait accès uniquement aux phénomènes et on n’aurait aucun moyen de les penser et de les mettre en rapport entre eux. Faire communiquer des phénomènes, des images est possible avec des mots. Une image sans mots n’est pas une image complète. On constate, à la Télé, sur internet... qu’une image n’est pas complète que si elle est accompagnée de commentaires, de dialogues...

Imaginons un dictionnaire avec des images uniquement ; on ne saura pas les mettre en relation entre elles... Ce n’est pas envisageable. Au moins que l’on regarde uniquement pour le plaisir de les regarder. L’image est dans un univers qui est comparable à celui de la musique : on ne peut l’expliquer que par les mots. Tout passe par le langage !

R.A.- : Quel est le sens de votre démarche d’écrivain, de penseur ici dans un milieu universitaire ? Est-vous un passeur de mots pour les générations futures ?

A.R.- : Il faut donner une idée réelle des problèmes de la langue. Dans le cas d’espèce du Français, il faut passer par un public plus large et plus jeune qui réfléchit constamment. Où sont ces jeunes qui réfléchissent ? Dans les grandes écoles et dans les universités. J’ai fait de l’enseignement avant et j’a été convié à donner des conférences comme professeur-invité aux Etats-Unis et au Canada. La transmission de connaissances et de savoirs doit être soutenue par des institutions. Il existe une filière universitaire, des grandes écoles. Là où ces établissements se portent bien, il est clair que le savoir passe et se diffuse chez les gens qui ont moins de vingt-deux ans. Le savoir de l’avenir sera pensé par des jeunes entre dix-huit et vingt-deux ans. Et non pas par ceux, comme moi, qui sont très vieux !

R.A.- : Après treize ans de France-Inter, vous vous occupez comment ?

A.R.- : Parfois, je fais des chroniques, pas régulièrement. Vous pouvez me trouver sur quelques sites qui repassent mes chroniques. Cependant, on peut me lire car je continue à écrire : je préfère m’exprimer par l’écrit car cela reste plus long temps. Comme dit, le vieux dicton : « Les paroles volent et les écrits restent ! »

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Les Nouvelles des Deux Rives, 2012, Tous droits réservés. Publié depuis 2001. Contactez-nous pour nous informer d'éventuelles erreurs